Elle ne se considère pas comme une experte en matière musicale, et pourtant… Sans Béatrice Macé, la partition des TransMusicales ne sonnerait sans doute pas aussi juste. Depuis plus de 30 ans, l’ombre porteuse du festival prend son pied en coulisses, et veille au bon grain de son organisation. Pour cette fille attentive aux mouvements féministes et à la fièvre de San Francisco, la lutte continue.

Leur famille respective l’avait prévu : elle devait être archéologue, lui médecin. Elle sera architecte du festival, et lui, maître du son. Au lieu de mettre à jour des vestiges, elle ne cesse de bâtir. Plutôt qu’apporter le remède, il préfère inoculer le virus. L’aventure des Transmusicales se résume un peu dans celle de Béatrice Macé et de Jean-Louis Brossard. L’histoire d’une rupture, qui continue encore aujourd’hui, plus de trente ans après ce fameux mois de juin 1979.

« J’arrivais de Dinan. J’ai rencontré Jean-Louis (Brossard) en 1976, et Hervé (Bordier) l’année suivante. Au total, nous étions une bonne dizaine. Le fait est que chacun a très vite trouvé sa place. » Elle l’organisation et la production, Hervé Bordier la communication et l’artistique, Jean-Louis Brossard la programmation et la musique… Elle parle d’une « addition d’obsessions », et voit dans la permanence de l’équipe organisatrice l’un des trois ingrédients permettant, avec les artistes et le public, à une telle aventure de suivre son cours.

1979, donc. À Rennes, comme ailleurs dans la France de Giscard d’Estaing, le rock ne semble pas promis à une grande destinée. « Nous allions aussi souvent à Londres qu’à Paris, se souvient la directrice du Festival. Pour ma génération, la référence était encore les années 60, les mouvements de contre culture, comme la scène de San Francisco, Mai 68, le Viet Nam… » L’apathie de la patrie sonnera le coup d’envoi de la partie. À Rennes comme à Rouen représenté en force lors de la seconde édition, l’œuf de la nouveauté éclot plus tôt qu’ailleurs.

 

Ça croise !

« Nous étions juste des post-adolescents qui avions la chance de vivre notre liberté. J’ai analysé tout cela plus tard, mais je revois un peu cette époque comme j’imaginais dans mes rêves la Bohème de Saint-Germain des Près. Tous les groupes rennais faisaient des impromptus, se rencontraient. L’expression du moment, c’était : ça croise ! » Deuxième passager du paquebot Trans, les artistes rennais se croisaient en effet au carrefour d’influences pour le moins marquées. Jean Genet pour Les Nus, le Swingin’London pour Étienne Daho, la science-fiction et Philip K Dick pour Ubik, l’expressionnisme pour Philippe Pascal ou encore le free jazz pour Philippe Herpin… Avec un tel pedigree artistique, Rennes ne pouvait ressembler à rien de connu.

« Rennes a été la ville où tout a été possible, et c’est toujours le cas. Comment une ville de province peut-elle devenir la ville du rock ? » L’idée peut sembler improbable, c’est pourtant ce qui s’est passé. « Ce qu’exprime Jean-Louis dans la musique, c’est une idée : la liberté. Pourquoi reproduire ce que d’autres font ailleurs, alors qu’explorer peut nous apporter tant d’autres choses, tant d’autres sensations ?» Explorer… Qui aurait cru que les corsaires malouins et les grands voyageurs bretons étaient à l’origine du festival rennais ?

Béatrice avait donc 20 ans, quand elle déclara à un papa féru d’histoire qu’elle ne ferait pas l’École d’Athènes, et qu’elle abandonne les études de latin/grec. L’association Terrapin serait donc sa thérapie post-adolescente. « De 1979 à 1985, nous avons vécu chaque édition des Transmusicales comme la dernière. Nous pensions cet événement comme quelque chose d‘éphémère, le mot d’ordre, c’était one shot. » C’est l’époque où l’on recense difficilement 20 concerts par mois, le rythme hebdomadaire d’aujourd’hui… En 1985, l’Association Trans Musicales (ATM) enterre Terrapin. « On est passé d’une simple action qui nous plaisait à un projet construit qui se projetait dans le futur et nous entraînait dedans, avec les responsabilités que cela sous-tend. »

 

30 ans de réflexion

 A-t-elle déjà eu peur ? A-t-elle eu le sentiment de jouer la vie des Transmusicales a quitte ou double ? Le feu de la passion semble étouffer les froids souvenirs de la raison. Pourtant, quelques braises incandescentes brûlent encore, ça et là. « En 2004, j’ai vécu seule la décision d’aller au Parc expos pendant deux ans, lâche finalement Béatrice Macé. Il a fallu que l’équipe, les artistes et les publics apprivoisent les lieux, pour que je ne ressente plus le poids de ce choix. Et si je m’étais trompée ? »

« C’est sûr aussi, que nous avons pris des risques : avec la première rave des Transmusicales par exemple, quand tout le monde vous accuse d’inciter la jeunesse à consommer de la drogue. » Étrange paradoxe de l’histoire, c’est un mouvement de contestation qui faillit avoir raison du festival, pourtant né lui aussi de sa jeunesse rebelle. « Avec les grèves anti-Juppé de 1996, ça été terrible. Les trains restaient à quai, nous lancions les soirées Planète au Parc, ce qui signifiait une capacité d’accueil doublée.  Au final, nous avons pris un bouillon d’un million cinq cent mille francs.» Troisième grande peur, née de ce qui est devenu une erreur : la décision de programmer les Fugees. « Ce choix aurait pu nous anéantir. Cette tête d’affiche a été l’arbre cachant la forêt des 70 autres groupes, tout ça pour une prestation plus que médiocre. » La leçon sera rapidement apprise : plus jamais de dépendance à un nom !

Son plus mauvais souvenir ? « Sans hésiter Bootsy Collins. Nous l’admirions tous. C’était un nom, une référence. Il nous a trahis en quelque sorte, ça a été une déception sur tous les plans, musical et humain. Même son attitude hors de scène a été décevante. »

Le meilleur alors ? « Ils sont nombreux, mais je citerai Yargo, Fishbones, Moondog. » L’histoire de leur venue, c’est celle des Trans’, d’une relation humaine née grâce et par le concert. « Avec 80 groupes à gérer, ce n’est plus possible pour moi aujourd’hui d’aller à la rencontre des artistes. » Pas de frustration, d’amertume, de nostalgie pour autant. « Les TransMusicales d’aujourd’hui sont toujours fidèles aux TransMusicales du début. Personne ne peut nous accuser de parjure. » Dans le moment présent où l’œuvre s’est transformée en produit culturel, et l’industrie des loisirs est passée par là, l’équipe organisatrice continue de peaufiner le festival comme un objet d’art et vit son travail comme celui d’un artisan, année après année. « La programmation, par exemple, n’a rien à voir avec du remplissage de cases. Il n’est pas rare que Jean-Louis décide de reporter la venue d’un groupe à une édition ultérieure parce qu’il ne l’estime pas encore prêtLes Trans, c’est comme un livre : chaque édition est un chapitre, et chaque groupe un mot. »

  1. Le paquebot Trans n’a pas fini sa croisière mouvementée, même si l’un des trois capitaines, Hervé Bordier, a quitté le navire… « Hervé est parti au milieu des années 90 parce qu’il estimait qu’on ne se renouvelait pas. Je crois aussi qu’il avait mis beaucoup de lui-même dans un projet qui finalement n’a pas pu se faire. » Nom de code de l’opération : Roi Arthur, une sorte de Nothing Hill festival Rennais, grand défilé axé sur les arts de la rue et le cirque. Faute de table ronde, le chevalier des Trans est allé quêter son Graal ailleurs. En attendant, alors que les grands festivals d’été proposent une programmation discount, les Transmusicales d’hiver continuent de réchauffer nos oreilles, à leur manière. « Si les Vieilles charrues sont un supermarché, alors nous sommes la petite épicerie de coin », conclut Béatrice Macé. Une petite épicerie où l’on trouve toutes les saveurs du monde, bien entendu.

Jean-Baptiste Gandon