« Merci au John Peel Français qui m’a fait mon éducation musicale. » Osée sous la forme d’une dédicace par Christophe Brault, mémoire éminente de l’histoire musicale locale, la comparaison vaut son pesant de disques d’or. Quand les appels de l’onde du premier nous révélaient l’existence de David Bowie, de Joy Division et de The Smiths sur la radio BBC 1, Jean-Louis Brossard et ses partenaires historiques de l’association Terrapin écrivaient quant à eux les pages improbables d’un roman d’anticipation à succès nommé Les TransMusicales.

Quelques extraits : en 1986, quand il programme Noir désir, les Bordelais n’ont encore publié aucun album. Derechef quatre ans plus tard avec I Am. Le groupe de hip-hop marseillais est alors loin, en effet, d’avoir atteint le haut du Panier. L’année suivante, c’est Keziah Jones qu’un producteur tire par la manche pour le sortir du métro parisien et le proposer au festival rennais. Cela méritera bien un coup de chapeau de la part de l’auteur de Bluefunk is a fact, présent à Rennes pour fêter les 25 ans du festival. Tout comme Beth Gibbons, la chanteuse de Portishead. Le groupe de Bristol sera l’une des révélations de l’édition 1994, alors que Dummy, son premier album n’a pas encore fait parler de lui. Vu le titre, me direz-vous… L’on pourrait continuer avec l’histoire plus récente et l’exemple de The Ting Tings : il s’écoulera un an entre leur retentissant passage aux TransMusicales sur la foi d’un simple 45 T, avant que la déferlante médiatique ne s’enflamme et s’empare du phénomène.

Jean-Louis Brossard est donc le John Peel français. Mais quand le disc jockey britannique était exclusivement électrique, notre John Peel se veut résolument éclectique. Un tour operator monté sur ressorts, heureux d’aller dénicher du trip-hop en Chine, de l’electro en Palestine ou un héritier d’Elvis dans les rues de Bombay. Pour lui, la musique est naturellement actuelle, évidemment du monde, le groove universel et sans frontières. Parlez lui rock’n’roll, il vous avoue sa passion pour le free jazz et Albert Ayler. Rappelez-lui enfin  le coup de tonnerre de Nirvana, il vous assure que le groupe incarnant le mieux l’esprit des Trans, c’est Yargo. « C’était en 1987, à l’Ubu. Ils ont eu droit à cinq rappels, alors qu’ils n’étaient encore jamais sortis de Manchester. Les Massive Attack avant l’heure, ils sont revenus six ou sept fois à l’Ubu par la suite. » Esprit de contradiction ? Addiction aux contre-pieds, contre les idées reçues, surtout.

Franchement alors, quel festival peut-il en France se féliciter d’avoir réuni sur un même plateau, et ce dès 1988, les Têtes raides, les Négresses vertes et la Mano Negra ? L’histoire dira par la suite que ces trois couleurs à l’orthographe universel –raides, vertes, negra- permettront à la nouvelle scène musicale française d’étoiler une bien belle bannière. Aux esprits lents les relents, aux Trans les nouveaux talents.

Quel autre festival, dans le monde, peut-il également se vanter d’avoir embarquer sur le même bateau Beck, The Roots, Offspring, The Prodigy, Massive Attack et Portishead ? Nous approchions de Noël 1994, et cette arche de Noé-là n’abritait que des espèces en voie d’explosion… Que des têtes d’affiche, donc. Des icônes de posters promises à la postérité. Mais alors des étoiles brillant seulement dans la tête du programmateur des Transmusicales. Des rois de Rennes, encore sans couronne, mais promis à un long règne sur la planète rock.

La première édition improvisée en 1979 pour renflouer les caisses de l’association Terrapin, devait rester sans lendemains. Ces derniers ne cesseront pourtant jamais de chanter pour le festival, au point que le train des Trans’ est toujours en avance sur son temps, et compte aujourd’hui trente-huit wagons. Mais avant que les Transmusicales ne deviennent ce dessert de fin d’année tant attendu, le décor musical rennais ressemblait à se damner (n’en déplaise à Étienne Daho), au désert dunaire de Saint-Lunaire. Quel météorythme a-t-il bien pu alors bouleverser à ce point ce paysage aux maisons jusqu’alors si sages ?

 

Rio de Janeiro ? Non, Saint-Brieuc !

Du désert au dessert, et du far west au phare breton éclairant bien au-delà des frontières d’Armorique, il est nécessaire de reprendre le train musical en sens inverse en compagnie de Jean-Louis Brossard, l’un des principaux protagonistes de l’histoire. Assis sur la même banquette, déglinguée par les po-go païens de la grande époque, encore humide de crachats rageurs, lacérée par les larsens comme autant de coups de couteaux.

Pour constater que trente-huit ans plus tard, le Bordelais d’origine éprouve toujours le même malin plaisir à servir des grands crus millésimes sans prévenir ses invités. Que le Terre Neuva de la musique tient aussi de son père que les plus beaux voyages ne sont pas forcément les plus lointains… Né à Talence, Jean-Louis Brossard ne restera qu’un an de l’autre côté des grands boulevards bordelais. « Papa était professeur de basson. Nous l’avons d’abord suivi à Nice, puis il a dû choisir un poste entre Rio de Janeïro et… Saint-Brieuc. Ça a été Saint-Brieuc. Je me sens Breton depuis toujours. » À défaut d’enfance brésilienne, elle sera briochine et pleine de brio. Car ce décollage manqué ne l’empêchera pas de bourlinguer aux quatre vents musicaux. Comme l’apprentissage « forcé » du violon, de 5 à 15 ans, « pour faire comme tout le monde dans la famille », n’étouffera jamais les mille mélodies lui trottant dans la tête.

 

Punk moon

À Rennes, une des premières ondes de choc passera par la voix des hertz. « Avec Béa (Macé), Jean-René (Courtès), Richard (Dumas) et Psyché, nous animions une émission de radio, intitulée Rebop. Richard et moi, c’était le punk rock, Costello et Ultravox, Magazine et Patti Smith. Des groupes que tu écoutes en même temps qu’ils naissent. » Revenant en arrière, « mon phare radiophonique était le Pop club de José Arthur du temps de René Lattès, puis de Dominique Blanc-Francard. J’écoutais l’émission de 22h à 1h du mat’, sous mon oreiller. J’avais 13 ans, la page pop des Beatles était déjà tournée.» Cette urgence, cette immédiateté lui inspireront sans doute la devise des Transmusicales : « prendre sans attendre ce qu’il y a à prendre, car certains seront peut-être morts demain. » Paix à leur âme.

Mais remontons dans le train, direction Bordeaux, en provenance de Mont-de-Marsan. « Inconsciemment, je crois que l’une des étincelles des TransMusicales a eu lieu après avoir assisté au festival punk de Mont-de-Marsan. » Nous sommes en 1977, pour la deuxième et dernière édition d’un rendez-vous sans futur. Quoique… Jean-Louis Brossard, Béatrice Macé et Pierre Fablet prennent de plein fouet la déferlante landaise. Assistent, subjugués, au concert de The Maniacs « avec leurs crêtes orange ». Puis au set « super chaud » de The Damned, avant l’électrochoc The Clash. « Je me souviens que j’ai gueulé ‘White riot’, et ils l’ont joué ! Pendant ce temps-là, les Damned balançaient des boules puantes sur scène. C’était bon enfant. » Le lendemain, Dr Feelgood et Little Bob enfilent les perles, avant que Bijou n’enfonce le clou. « Palmer s’est tellement donné, qu’il est sorti de scène sur une civière… »

Autre étincelle : « Hervé (Bordier) tenait un magasin de musique, et possédait déjà l’expérience de l’organisation de concerts. C’est à lui que je dois par ailleurs l’entrée dans l’association de mon camarade de musique, Thierry « Titi » le Huitouze. Ce dernier tiendra 16 années durant les manettes des TransMusicales comme régisseur technique. »

 

79, année électrique

Des punks dans les Landes, d’accord. Mais transposer la formule à Rennes, petite bourgade bourgeoise plus habituée à la fièvre catholique… « Il n’y en avait que pour Yes et Emerson Lake and Palmer. Nous ressentions ce besoin urgent de morceaux de 2,30 minutes, avec le po-go et les crachats qui vont avec. » Réveiller Rennes l’endormie en somme, quant à quelques encablures, Nantes la portuaire grouillait d’échanges trépidants. Et, surtout, montrer la scène rennaise naissante aux Rennais. Un message parfaitement reçu par le public : les deux soirées de juin afficheront complet, avec un taux de participation (libre) de 3,33 francs par spectateur en moyenne. Modeste contribution, mais le 3,33 Tours du monde de la musique pouvait commencer, tournant autour d’un tout petit centre ville. Celui de Rennes, point de fixation pour toute une scène musicale, Rennaise puis bretonne, loin du stress et des prétentieuses paillettes de la capitale. À l’affiche cette année-là, le set des Marquis de Sade, « cinq européens en costume électrique » marquera bien sûr les esprits. Les Joy Division français « se mordaient l’intérieur des joues pour paraître plus maigres, alors qu’ils ressemblaient déjà à des chats de gouttière », s’amuse encore Jean-Louis Brossard. Pour certains musiciens Rennais, cette première apparition sera le point de départ d’un compagnonnage au long cours avec le festival. Ainsi du saxophoniste Philippe Herpin, qui d’Anches Doo Too cool à Sax Pustuls, enchaînera les projets, avant de porter à bout de bras l’audacieux projet qui mènera à la création de FFF. Le guitariste Pierre Fablet mettra quant à lui le contact dès 1979 avec Entre les deux fils dénudés de la dynamo avant d’entamer une longue boucle (Les Plaies en 1981, Tohu Bohu en 1982…), refermée trente ans plus tard au sein de Complot. Gilles Rio (P 38 en 1981, Les Conquérants en 1983…). Que dire alors de Sergeï Papaï ? Que le chanteur-bassiste se souvient certainement comme si c’était hier de la prestation très punk de Frakture.

Pendant les trois premières années, le festival se nourrira en fait de ce fertile terreau à géométrie multiple, qu’il enrichira en retour en leur permettant de s’épanouir sous la lumière des projecteurs. Citons Les Nus, de l’ex-Marquis de Sade Christian Dargelos, à l’affiche l’année suivante, et dont le morceau d’anthologie Johnny Colère sera plus tard repris par Noir Désir. Dominic Sonic, qui conservera longtemps comme une précieuse relique, sa chemise déchirée dans un élan d’héroïsme rock’n’roll, avec les Kalashnikov. James Bond qui deviendra L’ombre jaune, qui deviendra Niagara, les deux premiers programmés aux Transmusicales. Magie ? Mystère ? la greffe rennaise prend tellement bien que certains groupes changent de nationalité. « Un jour, le patron du label New Rose m’appelle enthousiaste pour m’annoncer la signature des Rennais d’Orchestre rouge. Théo Hakola et son groupe étaient pourtant bien Parisiens ! » Pour comprendre cet arbre généalogique aux ramifications complexes et subtiles, on ne saura trop conseiller la lecture de Dix ans de rock rennais, signé Christophe Brault et épuisé depuis belle lurette. Ce qui est vrai, et pour conclure, c’est que nombreux étaient déjà là en 1979, et sont toujours bien là, plus de trente ans plus tard, en 2016. La preuve d’une très, très, haute-fidélité.

 

Sans transition, le monde

Le cercle concentrique du festival s’élargit rapidement. De Rennais, puis Rouennais ( Les Dogs, Les Flics, Pin-Ups, Oenix…) en 1981, son horizon s’européanise avec la soirée du label belge Crammed disc en 1982. Minimal Compact assure un max, Jean-Louis Brossard rencontre Samy Birnbach, futur DJ Morpheus et aujourd’hui son ami de 30 ans. L’année suivante, Arno, l’autre Belge des Trans’ fait la première de ses quatre apparitions, avec les T. C. Matics cette fois. Les Italiens de l’étape s’appellent Liftiba, les Joy Division espagnols La Fundacion.

Il faut attendre la 6ème édition, en 1984, pour que les Anglais débarquent, avec The Fall. L’information ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd, Jean-Louis se souvient encore de l’otite de Mark E. Smith et de son passage par Pontchaillou. Il n’a pas oublié non plus les Chevalier Brothers, « Je les avais repérés au Half Moon à Londres. Cela reste un des très grands moments des Trans, avec The Mint Juleps, un quintette de nénettes chantant de la soul a capella. » Les années passent, les modes changent, à l’image des treillis militaires de Front 242. Mais pas le mode d’emploi, toujours aussi simple d’utilisation, direct et spontané : le chanteur de Sigue Sigue Sputnik l’apprend à ses dépens en 1986. « Mécontent d’avoir reçu une canette dans la figure, il chercha des noises au public, et sera finalement viré par le responsable de la sécu. »

Lenny Kravitz, House of love, Urban Dance Squad… (1989) ; FFF, I Am, The La’s, Soup Dragons… (1990) ; Zebda, Keziah Jones, Nirvana, Assassin… (1991) ; Pavement, Sonic Youth… (1992) ; Björk, No one is innocent, Les Rita Mitsouko, Jamiroquaï, Ben Harper, Carl Cox… (1993) ; Beck, The Roots, Massive Attack, Offspring, The Prodigy, Portishead… (1994) ; DJ Shadow, Garbage, DJ F. Galliano, The President of the United States, The Chemical Brothers, Saint-Germain… (1995). L’on pourrait prolonger à l’envie cet inventaire « à la Brossard ». Mais plutôt que d’énumérer l’innombrable, souvenons-nous que les Transmusicales atteignent une sorte de quintessence dans les années 90, une substantifique moelle résumée dans les soirées Planète : « certains se sont mis à prendre des platines comme on prenait des guitares en 1977. Mais surtout, les talents existaient déjà, chez nous, à Rennes. » Internet aidant, les années 2000 ne feront qu’accélérer le métissage des genres et les trans-connexions, les révolutions musicales et les révélations. Peu importe le style, pourvu que l’énergie soit là. Plus qu’un festival, les Transmusicales étaient devenues un label. Partie de Rennes, point minuscule de la Province française, la spirale Transmusicales n’a donc jamais cessé de tourner en cercles toujours plus larges, embrassant l’Europe, puis la planète. Que demander de plus au phare breton ? D’éclairer la lune ! Punk moon’s not dead !

Jean-Baptiste Gandon

 

 

   

 

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