2 octobre 1987 – 20 novembre 1997. Dix damnées années de musique à l’Ubu, cinq cent concerts au bas mot : de Noir Désir aux Pires, le petit club rennais verra la vie en rose, offrant le meilleur de la scène internationale à ses visiteurs. « Les années 90 à l’Ubu, c’était systématiquement trois lives par semaine, les jeudi, vendredi et samedi », en souffle encore Jean-Louis Brossard. Le programmateur de l’association ATM se demande sûrement comment lui-même et sa petite équipe de technos réussirent à tenir l’infernale cadence.

« Hormis quelques salles parisiennes, nous étions la seule scène où la jeunesse française avait l’occasion de pouvoir écouter de la musique qui ne soit pas de la variété. C’était l’époque où l’on venait de Nantes ou de Saint-Nazaire pour voir Johnny Thunders ou Maceo Parker. Surtout, l’Ubu avait sa propre équipe de techniciens et garantissait un vrai son aux groupes programmés. » Loin d’être usurpée, cette réputation ne tardera pas à faire le tour des caves de répétition de l’Hexagone : « nous sommes très vite devenus potes avec la grande majorité des groupes français. Ces derniers savaient qu’à l’Ubu, les premières parties étaient traitées avec le même respect que les têtes d’affiche. »

 

Buena Vista Social Ubu Club

Refaire ces dix années de concerts à l’Ubu, cela revient un peu à vouloir uniformiser les six faces d’un Rubik’s cube, mais avec neuf couleurs. De 1987 à 1997, le club fera en effet feu de toutes les voix et tendances musicales, un don d’ubiquité se révélant tel un palimpseste sur les pages jaunies de l’agenda de l’époque. Un exemple puisé  dans l’année 1989 : The Inmates le 16 mars, The Legendary Pink dots le 17, Doctor John et Bill Pritchard le 18, My Bloody Valentine et Happy Mondays le 22, Noir Désir les 24 et 25… Qui dit mieux ?

Les anecdotes fusent, aussi légères qu’éphémères, mais nombre de relations d’amitié solides comme le rock, se noueront également dans les coulisses de l’Ubu. Avec Noir Désir, par exemple : « je me souviens qu’on a fait une photo avec eux. Elle est d’ailleurs toujours sur mon bureau. » On retrouvera d’ailleurs Cantat et consorts à de nombreuses reprises sur le devant de la scène rennaise, mais aussi dans la fosse, comme simples spectateurs. « Ils faisaient partie des cinquante personnes à assister au premier concert de John Spencer Blues Explosion. »

De la scène punk rock à la fameuse horde brit’pop en passant par de nombreuses soirées blues, les groupes d’horizons les plus divers ne cessent de se croiser, transformant l’Ubu en lieu de tous les possibles. On y apercevra notamment Théo Hakola, d’Orchestre rouge, en pleine discussion avec les membres de Sloy, alors domicilié à Rennes… dans un camion. Ou Érik Marchand monter sur scène pour improviser un bœuf avec les Albanais de la Famille Lela de Permet. En février 88, Jean-Louis Brossard décide de modifier l’ordre de passage des groupes initialement prévu, et intercale le Rennais Dominic Sonic entre Biff Bang Pow et Momus. « Les deux autres groupes anglais étaient sur le label Creation, et je voulais faire en sorte qu’Alan Mc Gee, son boss, assiste au concert de Dominic. »

En quinze jours, courant octobre 1993, Magic Slim and The Teardrops, James Taylor quartet, Nova Nova, That Petrol émotion, Blur, Dominique A et FFF se passent successivement le témoin. Pour la Fédération Française de Funk, le tout Paris vient chercher Marco et sa bande. C’est Epic qui tirera finalement son épingle du jeu et les signera le soir même.

Souvenirs, souvenirs… Rappels, rappels. Groupe cher à l’équipe de l’Ubu, Yargo reviendra six fois sur scène. « Les groupes étaient tellement satisfaits par les conditions techniques qu’ils n’hésitaient pas à faire du rab. Les soirées à l’Ubu, c’était un tout. Il y avait un DJ, Gégé à l’époque, qui assurait l’entrée en matière. Et les choses ne s’arrêtaient pas à la fin du concert, le club ne fermait pas, on pouvait donc rester pour discuter. Il y avait un côté très humain dans tout ça. » Très humain, malgré quelques regrettables et vilains jeux de mains. Le concert des Happy Mondays, par exemple, qui tournera court : « ils ne respectaient rien ni personne. Leur live a très vite dégénéré, et cela a fini en bagarre générale. Je crois qu’ils ont été longtemps placés sur la liste noire des scènes françaises suite à cela. »

You be you at the Ubu. Floqué sur les tee-shirts portés fièrement par les aficionados de la petite salle rennaise, le slogan résume assez bien ces dix années de Folies rennaises, pour reprendre le nom d’un autre festival qui connut à l’époque son heure de gloire. Un âge d’or où Jean-Louis Brossard n’hésite pas à aller chercher le son dans les plus petites niches musicales. « Je me souviens de Troy Turner, un artiste énorme, quelque part entre Stevie Ray Vaughan et Jimi Hendrix. Ce mec collectionnait les chaussures, et quand nous sommes allés le chercher à la gare, il en avait une valise entière ! » Ignorant les coups de pompe, le programmateur de l’Ubu n’hésitera pas à se mettre à genoux devant John Mayall pour avoir droit à son petit Walkin’ on the Sunset. «Ce mec était étrange… Nous n’avions pas le droit de toucher à ses instruments, il lui fallait des glaçons en permanence, et aussi deux chapons grillés dans sa loge. Au moins, cela signifie qu’il se renseignait avant sur les us et coutumes locales. » À propos de planter les choux à la mode de chez nous, il y eut les Washington Dead Cats « qui balançaient des poireaux sur le public. » Les gays Belges du groupe électro A ! Grumh, eux, « c’était de la viande ». Les fameux pavés… de rumsteack !

Pour finir sur les plus belles notes de musique, rappelons que nombre de groupes, parmi lesquels The Tindersticks ou Calvin Russel ont donné leur premier concert dans la salle rennaise. Dix ans pendant lesquelles Jean-Louis Brossard nous donna rendrez-vous avec les légendes passées et les gloires à venir. « Aujourd’hui, à l’heure où les complexes fleurissent comme des champignons, l’Ubu est resté le même. Dirons nous comme un ultime clin d’œil…

Jean-Baptiste Gandon

 

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