Artiste associée au nouveau TNB d’Arthur Nauzyciel, Keren Ann va allumer des feux follets folk et éclairer l’équipement rennais sous un jour nouveau pendant trois ans. Rencontre avec une grande dame amoureuse de la vie, même si cette dernière est pleine de virages mélancoliques.

Si Keren Ann était architecte ou urbaniste, sa première décision serait sans doute de détruire la Tour de Babel, ce monument biblique qui divisa les hommes pour les punir et installa l’incompréhension sur Terre. Une chose impensable pour l’auteure, compositrice et chanteuse née dans un melting pot aussi profond que son âme mélancolique. C’est dans ce creuset qu’elle a toujours, dit-elle, récolté l’argile de ses créations. L’auteur de « La Disparition » ne tarde d’ailleurs pas à revenir aux origines, comme si celles-ci éclairaient son parcours, à la lueur fragile d’une chandelle.

Les souvenirs remontent doucement, la silencieuse Keren Ann s’anime. La silhouette est plutôt fluette, mais la voix, même si posée, force le respect. Toute de noir vêtue, la quadragénaire évoque « sa mère néerlandaise au sang javanais » ; « son père d’origine juive polonaise » ; sa propre vie de « Française née à Césarée », en Israël, un jour de 1974. « La famille de ma mère était profondément catholique. Celle de mon père était juive, et a été déportée. » La flamme de la bougie vacille : « Pendant la guerre, mes grands parents maternels ont hébergé une famille juive. Les membres de cette dernière ont été tués devant ma mère, qui s’est toujours sentie redevable envers la communauté israélite. » Tout un symbole, c’est à Paris, la capitale du monde, que ses parents se rencontreront. « Ma mère y a vu un signe… »

Leonard Cohen, Sylvia Plath et la Shoah

Ce signe guide-t-il encore les songes et le songwriting de Keren Ann ? « La musique folk est le son de la mélancolie », pose-t-elle comme une réponse. Entre deux concerts donnés à Mythos, elle a pris le temps de venir rencontrer l’équipe du TNB, qu’elle fréquentera trois ans durant. « Je suis actuellement en studio pour l’enregistrement d’une musique de film », pose-t-elle, avant d’expédier la partie la mieux connue de son CV : « Je suis auteure, compositrice, chanteuse. J’ai déjà réalisé 7 albums solos, plus quelques autres pour des artistes. Des musiques de film, de pièces de théâtre, aussi, ainsi qu’un opéra pour Arthur Nauzyciel, le directeur du TNB qui m’accueille. » Ses muses musicales ne sont pas très difficiles à trouver, elles coulent de source folk : « Joni Mitchell et Patti Smith, Leonard Cohen et Bruce Springsteen, Lee Hazlewood et Bob Dylan… » Mais ce serait trop simple, et le cœur de Keren Ann bat aussi au rythme du jazz poétique de Chet Baker et de Billie Holiday. Ou de la prose « beat generation » d’Allen Ginsberg, une passion partagée avec Arthur Nauzyciel concernant l’auteur de « Kaddish and other poems. »

En solo, à six, ou accompagnée par un orchestre philharmonique, la chanteuse folk n’hésite pas non plus à briser les formats pour échapper à la routine, à l’image de « son dernier concert donné à l’Olympia avec un ensemble à cordes. » C’est que, seule sur scène ou noyée dans une foule musicienne, Keren Ann envisage toujours l’unisson, à l’horizon du monde.

Keren Ann ft. Raasha en concert à l’Olympia, 2016

« Tout est lié »

« Tout est lié », éclaire-t-elle : par exemple, la poésie romantique de Sylvia Plath ou d’Emily Dickinson, et la mélancolie folk. « Bob Dylan reste le plus grand, affirme-t-elle. C’est lui qui m’a appris à marcher et à aimer. Tout ce qui m’est arrivé dans ma carrière de musicienne, c’est grâce à lui. » Y compris l’invitation lancée par Arthur Nauzyciel de venir habiter le TNB ? « Sa proposition m’a fait sauter au plafond, s’enthousiasme-t-elle. Le voir créer et diriger m’a inspiré sur tellement de choses. »

Arthur Nauzyciel, directeur du TNB

Est-ce une ombre ou est-ce un ange ? Une lueur passe dans les yeux de Keren Ann. La musicienne revient à son histoire personnelle, où s’est construit son intérêt pour le « communautaire » et le « minoritaire », avant d’évoquer papa et « son goût immodéré pour les crooners », et maman, « fan de Françoise Hardy et Henry Salvador. » Est-ce-un autre signe ? Keren Ann a collaboré avec ce dernier.

« J’ai eu ma première guitare a 9 ans, aujourd’hui j’en possède 22 », sourit-elle avant de nous parler d’une autre passion, pour la bossa nova cette fois. « Gilberto Gil ou Gaetano Veloso font partie d’une autre diaspora. J’ai l’impression d’avoir compris leurs intentions sans même connaître leur langue. J’aime la mélancolie légère de ces raconteurs d’amour. » Raconter l’amour… « Au début, je voulais simplement écrire des chansons. Je ne savais pas que j’étais chanteuse et j’ai d’ailleurs mis longtemps à comprendre ma voix. Pour ma part, j’apprécie surtout celles qui racontent, ou qui crient. » Nouvelle résidente du TNB, elle ne devrait pas mettre trop de temps à trouver sa voie et à mettre du liant dans l’écrin rennais du théâtre et de la danse.

Jean-Baptiste Gandon  

 

 

CHANSONS DÉNUDÉES ET OPÉRA GOTHIQUE

La « liste des projets » pensée par Keren Ann pour le TNB n’est pas encore établie, mais quelques pistes existent, ainsi que de furieuses envies. Morceaux choisis :

Solo folk: « J’ai rarement tourné en solo, avec ma guitare. Ce concert de ‘chansons dénudées’ permettra au public de mieux appréhender mon univers. »

En voiture avec De la Simone : « Albin est un collaborateur de longue date. Nous voudrions faire quelque chose dans un lieu peut-être moins attendu qu’une scène. Pourquoi pas dans le hall du TNB ? »

Red Waters : « Red waters » (2003) correspond au premier plongeon de Keren Ann dans le monde de l’opéra. En collaboration avec Bardi Johannsson, du groupe islandais Bang Gang, et sous le nom de Lady & Bird, elle a co-signé le livret et la musique de cet opéra gothique mis en scène par Arthur Nauzyciel. « J’aimerais si possible le monter avec des artistes locaux, afin de le faire vivre le plus longtemps possible. »

Hip-hop optimiste : « J’ai envie de mettre en place un projet autour du rap avec un groupe d’adolescents. » Au menu, de probables collaborations avec Raashan Ahmad, rappeur américain passé maître dans l’art de mettre de la couleur le noir, et Kate Tempest, la slameuse européenne. « Le rap peut être à la fois engagé et tendre, fort et éducatif. J’espère que nous réussirons à mélanger folk et hip-hop, slam et guitare acoustique. »

France – Israël : « ma culture est partagée, elle est à la fois francophile et forgée dans l’histoire de la Shoah », explique Keren Ann. Dans le cadre de l’année croisée entre France et Israël, en 2018, elle pense notamment inviter Schlomi Shaban, songwritter israélien, et Dory Manor, traducteur en Hébreu des poèmes de Baudelaire et de Verlaine.

Keren Ann… de Bretagne. À venir, une collaboration avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne.

Énigmatiques icônes. « J’aimerais finir sur une création liée à une histoire mystérieuse et passionnante : celle d’Ecclesia et Synagoga. Ces deux femmes sont notamment représentées par des statues dans la cathédrale de Strasbourg. L’une porte une couronne, l’autre a les yeux bandés…» Entre les deux, un troisième personnage mécanique serait mu par un drone. « Est-ce l’homme qui leur a brisé le cœur ? Est-ce Dieu ? Ce troisième homme porte en lui quelque chose de robotique et d’inhumain. » Un drôle de Deus ex machina en perspective.

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